Intervention de Son Excellence Monsieur Fathallah SIJILMASSI, Ambassadeur du Royaume du Maroc
Petit-déjeuner/débat organisé au Sénat par France - République - Paris, jeudi 29 juin 2006
Monsieur le Président, Mesdames et Messieurs, Chers Amis,
C'est naturellement avec grand plaisir et réel intérêt que je participe à ce petit déjeuner - débat organisé par France République.
Je réponds ainsi à l'invitation de M. Laurent Hénart et de ses collaborateurs et les remercie vivement et doublement pour cette initiative :
* d'abord parce que le Maroc, pays d'émigration, devenu depuis ces dernières années également un important pays de transit, accorde un intérêt ancien et prioritaire à la question migratoire
* ensuite parce que cette rencontre participe à la démarche du dialogue ouvert et de la réflexion conjointe si utiles à l'amélioration des perceptions respectives de ce phénomène et au partage des préoccupations migratoires devenues transnationales.
C'est ainsi que l'on peut aujourd'hui dire sans risque de tromper qu'au niveau de l'agenda international, 2006 est "l'année de la migration", comme en témoigne la multiplication des échéances internationales, multilatérales et régionales.
Il s'agit, d'une problématique complexe, aux multiples facettes et dimensions, aux diverses origines et expressions et aux diverses vertus quand elle est maîtrisée, car elle répond à des besoins objectifs : au Nord, où s'expriment de manière évidente et manifeste des besoins en main d'oeuvre étrangère qualifiée et non qualifiée, et au Sud, que des milliers de nos jeunes quittent pour des raisons socio-économiques (niveau de développement), politiques (conflits) et psychologiques (image), en direction du Nord qui exerce une attraction forte sur eux .
Il convient par ailleurs de souligner le caractère à la fois tragique de cette problématique, en termes de sécurité humaine, et menaçant en termes de sécurité globale et de stabilité régionale, au regard de l'implication croissante de réseaux mafieux.
Le Maroc connaît bien ce problème. Les événements tragiques survenues l'année dernière à Sebta et Melillia où des milliers de clandestins subsahariens avaient essayé, au périple de leur vie, de passer les clôtures entourant les deux Présides resteront marqués dans tous les esprits.
Conscient des dangers de ce fléau, le Maroc n'a pas attendu le déclenchement de ces violents assauts pour s'engager, depuis 2004 dans des opérations de sécurisation à proximité de Melillia et dont l'étendue dépasse 2500 hectares. Il a d'ailleurs lieu de souligner, à ce propos, que cette région se caractérise par un relief forestier dense et accidenté rendant particulièrement difficile la mobilité.
Toutefois et malgré cet environnement naturel difficile, les Autorités marocaines ont mené prés de 150 actions préventives, ayant nécessité la mobilisation de 1000 agents de sécurité et 1000 éléments supplémentaires des Forces Armées Royales.
Il est aujourd'hui clair que les événements de Sebta et Melillia sont le symptôme d'un phénomène pour lequel il faut un traitement approprié
Ces dernières années le Maroc, a enregistré avec ses modestes moyens et certes non sans difficultés, des avancées significatives en matière de lutte contre l'immigration clandestine.
Notre pays, en partenariat, avec l'Espagne a fait échouer en trois ans plus de 25 000 tentatives d'immigration clandestine, démantelé plus de 300 réseaux de trafic de personnes et fait baisser de plus de la moitié le nombre d'embarcations et d'immigrants clandestins au niveau du détroit de Gibraltar comme au niveau de la façade atlantique, en face des îles Canaries. Ces actions ont ainsi permis l'arrestation de plus de 8000 immigrants clandestins depuis janvier 2005.
A ce jour plus de 9000 agents de sécurité sont engagés par notre pays dans la lutte contre l'immigration illégale en provenance d'Afrique subsaharienne avec 7000 pour la frontière nord auxquels s'ajoutent un millier d'autres agents aux alentours de la ville de Nador près de Melillia et prés de 600 forces de sécurité et gendarmes dans les forêts aux alentours de la ville de Tétouan (prés de Sebta).
C'est ainsi que face à la sécurisation de nos frontières maritimes, les Présides de Sebta et Melillia demeurent pour ces candidats, les derniers points de passage vers l'Europe.
Face à ce fléau, il est naturel, voire indispensable, que le dialogue et la coopération en matière de lutte contre ce fléau s'approfondissent avec tous les partenaires qui partagent avec le Maroc des intérêts majeurs et immédiats sur cette question.
Le problème de l'immigration n'est pas seulement un problème maroco-espagnol mais un problème euro-africain et la responsabilité doit être régionale, collective et surtout partagée.
C'est dans cette logique et animé par la volonté d'apporter une réponse qui soit à la mesure de l'ampleur atteint par le phénomène migratoire, que le Maroc accueillera, les 10 et 11 juillet 2006, à Rabat, une Conférence Ministérielle euro-africaine sur la migration et le développement.
Cette rencontre de haut niveau organisée conjointement avec la France et l'Espagne et avec le soutien actif de la Commission Européenne, constitue la première étape d'un long processus ambitionnant l'organisation ultérieure de conférences complémentaires ciblant d'autres routes migratoires et vise à dégager des initiatives politiques et opérationnelles en synergie et cohérence avec l'ensemble des foras dans le domaine de la migration.
Ce sont près de 60 représentants de pays africains et européens et une dizaine d'Organisations Régionales et Internationales qui doivent se rencontrer dans la capitale marocaine afin d'apporter des solutions concrètes, appropriées et durables au défi de la gestion des flux migratoires.
Une Conférence basée sur une approche privilégiant l'efficacité et la concertation entre les pays d'origine, de transit et de destination et qui constitue un cadre approprié de réflexion et de concertation, en vue de répondre efficacement et de manière coordonnée, aux défis posés par ce phénomène.
Le Maroc appelle ainsi à un véritable Plan Marshall pour aider l'Afrique, car il faut s'attaquer aux causes profondes de ce nouveau visage de l'immigration. La réduction de la pauvreté et des inégalités, en Afrique subsaharienne, doivent être les principales priorités.
C'est ainsi que la conférence Ministérielle de juillet permettra la mobilisation des moyens nécessaires à la mise en œuvre rapide des actions décidées à Rabat.
Les initiatives arrêtées dans ce cadre seront réparties autour de trois volets :
* le premier aura trait à la lutte contre la migration clandestine à travers l'échange d'information entre les services de police des pays concernés
* le deuxième portera sur l'immigration légale avec l'Etablissement de programmes de coopération en matière de gestion de la migration économique légale ainsi que l'adoption de mesures facilitant la circulation des travailleurs
* et enfin le troisième volet sera relatif aux programmes de coopération bilatérale et multilatérale au développement qui s'accompagnera par la mise en place d'instruments financiers favorisant le co-développement avec les pays africains.
Autant d'actions qui nous font dire qu'il est nécessaire et urgent que l'Union européenne accorde une priorité politique plus importante à la question migratoire. Le Maroc, qui a ses propres préoccupations en matière de développement socio-économique, n'a pas vocation à assurer à lui seul la sécurisation de la frontière sud de l'Europe et ce, quelque puisse être sa bonne volonté et les moyens matériels et humains qu'il mettra en place.
C'est pourquoi, il est aujourd'hui, important de contribuer au consensus émergent, aux niveaux international et régional, quant à la nécessité d'apporter à la question migratoire, une réponse globale, basée sur une vision d'ensemble qui intègre à la fois les impératifs sécuritaires, les obligations humanitaires et surtout le devoir de solidarité et de développement socio-économique. Il est désormais clair que les mesures réglementaires ne peuvent, à elles seules, maintenir à l'écart, d'une façon permanente, des espaces de pauvreté, en mal de développement.
Pour cela on ne le répétera jamais assez, seule une action collective permettra d'aboutir à des résultats concrets sur ce dossier qui va bien au delà de l'aspect sécuritaire, le Maroc pour sa part y est parfaitement disposé !
Je vous remercie pour votre attention.